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Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2018

Daniel et Florence Guerlain

Leiko Ikemura

Interview 2018

Peut-on encore synthétiser votre travail comme un lien entre la culture occidentale et orientale, notamment celle du Japon, où vous êtes née ? 

C’est évidemment l’un des éléments importants de ma biographie, puisque je viens d’un autre univers culturel et d’une civilisation différente. Mais je dénie un peu ces classifications, car je suis arrivée très jeune en Europe, dans les années 70 en pleines utopies ! Tandis qu’aujourd’hui ce désir viscéral de liberté est moins présent. Je me suis opposée à cette dualité, mais après des années à vivre, étudier et me battre ici, j’ai commencé à accepter le fait que je venais d’ailleurs et nourrissais quelque chose de différent à l’intérieur de moi.

Pourquoi aviez-vous justement décidé de venir en Europe ? 

Le Japon me semblait trop étroit pour une jeune fille et ce que l’on attendait de moi. Or je voulais réaliser quelque chose dans ma vie. C’était donc un désir personnel. Mais le Japon avait par ailleurs perdu la Seconde Guerre mondiale et sa culture était brisée. A partir de ce moment-là, il nous a manqué une continuité dans l’identité culturelle.

Vous évoquez des questions de positionnement et de genre…
Ce sont des sujets que vous cultivez, même s’ils n’apparaissent pas de manière frontale ?

Quand je suis arrivée en Europe, toutes les questions que l’on me posait portaient sur le fait de venir d’un autre continent et de savoir ce que ressentait une femme artiste. Cela m’a toujours irritée car je suis une artiste et ne veux pas être définie comme une femme. Mais j’ai dû vivre avec ces luttes et j’ai intégré cet aspect dans mon travail. J’ai ainsi mis davantage en avant la figure, notamment féminine. 

Comment élaborez-vous ces œuvres dans lesquelles le rapport à la couleur est d’autant plus important que les formes sont relativement indéterminées ?

C’est un travail de Colorfield Painting que je développe vers autre chose et toutes les formes imaginées communiquent entre-elles, afin de recréer un nouvel espace. J’interroge les métamorphoses et les communions des différents éléments. Je travaille par série et jusqu’à dix œuvres peuvent se rejoindre dans une idée quasi-holistique. 

Comment travaillez-vous vos différents médiums ?

Ils se combinent tous. Par exemple, pour les peintures, je conçois des dessins qui m’emmènent vers une lithographie ou qui m’influencent si je suis en train de réaliser une sculpture. En parallèle, je conçois des dessins indépendants des peintures, comme l’est ce médium pour moi. Le dessin revêt deux fonctions à mes yeux : il fonctionne par lui-même ou par des croquis que je ne montre pas dans les expositions, mais dont je possède d’innombrables exemplaires. C’est très intéressant de les revoir car ils sont sans prétention, ni ambition, mais révèlent beaucoup. J’aime également cette caractéristique dans les dessins des autres, à l’exemple des croquis de Paul Cézanne, qui témoignent de connexions très intéressantes avec ses peintures. Dans une récente exposition de Paul Gauguin, on a pu admirer, aussi, sa grande liberté et le lien entre l’ensemble de ses pratiques. 

Certains critiques ont fait le parallèle entre vous et Odilon Redon. Est-ce un artiste que vous regardez et votre travail dénote-t-il un côté symboliste ?

Je ne prétends pas à cela, mais j’ai toujours été intéressée, voire influencée par Odilon Redon, dont l’œuvre est centrée sur l’emploi des pigments et des couleurs. Toutefois, je ne me relierais pas au symbolisme, même si je travaille sur le pouvoir propre de l’image.

Vous avez d’ailleurs dit que votre travail portait sur l’imagination…

Oui, j’assume le fait d’être profondément ancré dans une pratique, tout en ayant besoin de nourritures spirituelles. Bien entendu, la question du symbole peut être interprétée de manière très différente, comme un objectif à atteindre, mais aussi un aspect psychologique ou un moyen de communiquer par la spiritualité. 

Sans affirmer qu’un motif renvoie à une signification, vous employez souvent le sujet de la montagne. Que définit-il ?

Je travaille davantage sur l’horizon, car il est la voie la plus élémentaire pour étudier l’espace. Dans les années 80, j’ai réalisé des œuvres assez expressionnistes, puis je suis allée vers une pratique plus minimaliste. J’ai ressenti le besoin de retourner à des bases essentielles, et d’employer l’espace de manière plus naturelle. J’ai également changé d’échelle, pour étendre mes œuvres, toujours avec des gestes très simples. La couleur a alors pris davantage d’importance car l’extension des tonalités devenait primordiale. 

Il me semble que vos paysages se sont développés, de manière croissante, et la cosmologie semble englober l’ensemble de vos réflexions…

Totalement et j’en suis très consciente. Mon propos, dans les années 80, était tourné vers mon intériorité, telle une archéologie de ma vie intime. Ensuite, j’ai étendu ce point de vue et les connections se sont faites, pour rejoindre des idées cosmiques. 

Cette réflexion sur l’être humain et la nature est-elle une sorte de vanité ?

Oui et quand j’ai travaillé sur un Memento-Mori, c’était aussi une manière de rappeler le drame de Fukushima, survenu au Japon en 2011. Je me devais de le mentionner car nous en parlons très peu. Notre volonté de changement n’est pas assez forte concernant les questions énergétiques, écologiques et politiques. Cette réflexion s’est accompagnée d’un retour à la base des matériaux et une attention accrue envers les ressources que nous employons ou les énergies que nous combinons.

Cela signifie-t-il que votre travail est engagé ?

Il est très engagé, même dans la manière dont je travaille à l’atelier ! Pour les peintures, j’emploie une toile brute que l’on peut voir à travers les pigments. J’élabore tout moi-même dans une facture traditionnelle avec des matériaux bruts, crus… en hommage aux ressources naturelles qui nous entourent. 

Ce Memento-Mori m’a aussi fait songer à Nicolas Poussin et son célèbre tableau, Et in Arcadia ego, interrogeant la finitude…

J’adore cet artiste qui réalisait d’ailleurs ses modèles en figurines, mais aussi de nombreuses études et de magnifiques dessins. J’aime aussi Pontormo et quand je suis arrivée en Espagne, j’ai embrassé l’histoire de l’art et regardé Diego Velázquez ou Francisco de Goya. Mais être trop conscient de l’histoire de l’art est intimidant pour un jeune artiste, il faut savoir l’oublier ensuite. Mon travail s’attache à présent à une attitude globale sur la vie, dans un sens philosophique, et ce que l’on en attend. 
Je relie beaucoup les écrits de Nietzsche, mais aussi Goethe, Virginia Woolf ou les auteurs japonais Teitaro Suzuki ou Jun'ichirō Tanizaki. J’aime la littérature japonaise et ses phrases courtes qui en disent long…

Voulez-vous également conduire votre public à ces réflexions ?

Je ne sais pas si l’art est vraiment un langage. C’est plutôt ne pas dire ce qui peut être exprimé trop clairement et mon plaisir est de laisser venir les choses vers un engagement global. Je suis satisfaite si mon travail peut éveiller un peu les consciences. 

Marie Maertens

Janvier 2018