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Les artistes selectionnés - Prix de dessin 2018

Daniel et Florence Guerlain

Juul Kraijer

Interview 2018

Le sujet principal de votre travail semble orienté autour de la représentation du visage et du corps. Pourquoi ?

Il s’agit davantage d’un réceptacle, que du sujet lui-même. Même à l’école, où je dessinais déjà, existait l’empreinte de ces œuvres actuelles. Le visage ou la représentation du corps sont des véhicules d’expressions et ces sujets ne sont pas issus d’une décision consciente, ils se sont imposés à moi. 

Vous aviez en effet dit, dans une précédente interview, être comme ‘’monomaniaque’’.

Oui, même si je le suis moins maintenant car je développe en parallèle un travail de photographies qui me permet d’élargir mes sujets jusqu’aux nature-mortes.

Produisez-vous beaucoup ou travaillez-vous lentement ?

Je travaille très lentement et passe énormément de temps à considérer et reconsidérer mes feuilles, dans un long processus. Je suis vraiment une artiste d’atelier, effectuant de nombreux croquis pour trouver et découvrir. Dans mes dessins, je crée des conjonctions ou des liens entre le corps et les autres éléments. Cela doit fonctionner, dans mon esprit ou celui de l’observateur, immédiatement. 

Avez-vous également le sentiment de vous inscrire dans l’une des thématiques classiques de l’histoire de l’art, à savoir le portrait ?

Si je veux être précise, il s’agit davantage pour moi de la représentation d’un visage plutôt que d’un portrait, car je ne renvoie aucunement à une personnalité ou à un individu. J’essaye même de rejeter cette notion et, si je suis un peu bloquée, je peux demander à quelqu’un de poser, sans pour autant travailler d’après modèle. Je réalise deux types de dessins : des croquis qui me permettent de visualiser la structure des poses, tandis que les feuilles que j’expose sont beaucoup plus élaborées. C’est une approche très différente que je pourrais comparer à l’écriture et au fait de coucher une pensée sur le papier.

Cela peut, malgré tout, convoquer l’histoire de l’art…

Oui car je suis, en effet, très intéressée par ce domaine. Je continue toujours à visiter les musées, plutôt d’art ancien, et préfère le Moyen-Age tardif, menant à la peinture de Raphaël. J’apprécie également beaucoup l’art non occidental ou celui des miniatures et les sculptures en bronze ou en pierre. 

Des comparaisons ont déjà été faites entre les veines du corps, que vous représentez, et les racines des arbres, pouvant englober une idée générale de cosmologie. Cela peut-il rentrer en compte dans votre travail ?

J’évoquerais davantage le fait de transgresser les frontières. Car nouer un lien entre corps et paysage est en effet une possibilité, mais qui n’est pas avérée chez moi. Même si, bien entendu, le système veineux peut faire référence à ce qui anime et nourrit les arbres…

Accepteriez-vous, peut-être plus facilement, un écho à la peinture religieuse ou au suaire du Christ, avec vos visages effacés… ?

Je la regarde de la même manière que la peinture non-religieuse et je n’avais jamais songé à cela. Mes visages sont anonymes ou seraient plutôt issus des cultures précolombienne, japonaise, chinoise, ou en lien avec le bouddhisme. 

Chez vous, semble pourtant flirter l’essence d’Odilon Redon, de Francisco de Goya, mais aussi d’auteurs tels que William Blake ou Gustave Flaubert…

Oui, je peux admettre des accointances avec cette période et même si Odilon Redon n’est pas mon artiste préféré, j’y reconnais des similarités. C’est une période que j’aime, je pense que cela se voit, et qui apporte une lecture possible de mon travail. Mais c’est bien la littérature qui m’attire le plus dans le 19ème siècle, et je peux lire un roman qui fait naître une description. Je fonctionne par images, issues également des scènes du quotidien et quand je vois un beau visage ou un beau profil, il peut m’inspirer.

Vous avez utilisé le terme de « Médusa » dans l’un de vos travaux. Nourrissez-vous d’autres références à la mythologie ?

Les Métamorphoses d’Ovide m’inspirent, notamment dans cet élément de transformation du paysage ou du corps. Pour beaucoup, une femme avec des cheveux en serpent, évoque une Méduse, l’une des trois Gorgone, quand un corps se transformant en branche, rappelle la nymphe Daphné. L’art et la sculpture classique étaient très présents à la maison quand j’étais enfant car ma mère étudiait le grec ancien et le latin. S’ils me sont relativement familiers, j’ai très vite été happée par le désir de créer avec mes mains.

Travaillez-vous, de manière implicite, sur les thèmes de la mort et de la décomposition ?

Je pense que c’est une autre manière de transcender les frontières du corps. Même si je ne parle jamais de décomposition et de dégradation physique, cela peut être mental, ou renvoyer aux particules. Je suis également fascinée par les insectes et tous les états en transformation. C’est la raison pour laquelle j’aime beaucoup Pierre Huyghe, qui a travaillé sur les araignées, ou encore les sculptures de Kiki Smith. 

Si pour vous le corps est neutre, que montre-t-il au final ?

Je développe un vocabulaire du corps humain, mais je me sens très libre de l’employer comme je l’entends, car ce n’est pas mon propos. L’anatomie ne doit pas dépasser l’expression qui demeure primordiale. D’ailleurs je ne veux pas que ces corps témoignent de quelconques données d’âge ou de personnalité. 

Voulez-vous représenter plutôt « l’idée » du corps ?

En effet, j’œuvre dans une approche plus conceptuelle. Tout comme pour le visage, il s’agit de « l’idée » du visage. Mes séries s’enchaînent naturellement et je conçois simultanément plusieurs travaux, parfois quatre ou cinq en même temps. Certains s’élaborent en une année et je les laisse parfois de côté, avant de les découvrir à nouveau avec un regard frais. 

Vous laissez beaucoup de blanc sur votre page. Que signifie-t-il ?

Cela n’est pas conscient, mais j’ai découvert, par expérience, que les dessins devenaient meilleurs si je ne remplissais pas l’espace. Je travaille avec le minimum d’ingrédients, comme le fusain, le pastel et parfois l’encre. Je ne veux pas être trop proche de la couleur de la peau, car employer un ton mimétique, évoque un corps physique. L’image mentale est pour moi extrêmement importante. Par exemple, si vous dessinez des épaules à l’orée de la bordure de la feuille, vous suggérez qu’il existe des éléments en dehors du papier et que ce n’est pas uniquement un univers autocentré ne se référant qu’à lui-même. 

Justement, comment arrivez-vous à ne pas ressentir une forme de répétition dans un travail construit depuis vos débuts autour des mêmes thématiques très précises ?

Je peux trouver des sujets qui ouvrent un peu mon champ d’action, tels que des papillons. Je les ai d’abord photographiés et je m’en suis ensuite servie dans des dessins. Je voulais le faire depuis des années, mais n’avais pas trouvé comment le réaliser avec pertinence. Puis, j’ai découvert un type spécifique de papillons, comportant des yeux sur les ailes, je les ai stylisés et j’ai pu les incorporer dans mon corpus. 

Développez-vous une certaine idée d’éternité dans vos dessins ?
Je dirais plutôt d’intemporalité ou d’universalité, mais là-encore, il me semble que mes travaux m’imposent d’eux-mêmes leurs sujets…


Marie Maertens
Janvier 2018