Site Creator

Charles Avery, interview de Marie Maertens 


J’ai lu que vous aviez été congédié du Central Saint Martins College of Art, à Londres, car vous vouliez vous consacrer uniquement au médium du dessin, alors que vos professeurs trouvaient que vous saviez déjà très bien l’exécuter, voire trop bien. Est-ce vrai ?

Oui, ce à quoi j’avais répondu qu’on ne dessinait jamais assez bien et que je ne considérais pas le dessin uniquement comme un médium. Je ne voulais pas m’arrêter de le pratiquer car j’avais une idée très définie de ce que je voulais réaliser et sentais que je devais construire encore mieux mes dessins. Cela devenait une sorte d’obsession pour moi. Ensuite, ce n’est pas l’unique raison pour laquelle mes professeurs m’ont demandé de quitter l’école…


Que vous semblait-il si attirant dans le dessin ?

C’est, à mes yeux, la source la plus directe d’expression et celle dans laquelle il est possible d’apporter une notion de temps. C’est-à-dire que le dessin nourrit cette capacité à transformer les choses très rapidement, en leur conférant une autre temporalité que celle de la vie réelle. Puis, c’est un travail vers lequel j’ai toujours été attiré. Je me souviens encore de petits dessins de Picasso que j’avais découverts à l’âge de six ans et dont l’économie de moyen me semblait très séduisante. Aujourd’hui, je ne suis pas le genre d’artistes à courir les expositions et à être au courant de tout ce qui se passe, mais j’aime que le sin demeure très égalitaire et accessible. Dès lors que l’on ressent l’envie de dessiner, il suffit de s’y mettre, sans la moindre préparation, tandis que tout autre médium en nécessite davantage. Le dessin satisfait des questions d’immédiateté et d’urgence que je pourrais comparer à la pratique de l’écriture, également très directe. Même si mes dessins me demandent, par les moyens que j’emploie à l’heure actuelle, un plus grand investissement.


Vous avez très tôt mis en place votre projet de The Island, cette île qui vous permet de transcrire l’ensemble de votre univers. Comment cela vous est-il venu ? 

En effet, je songeais à ce projet depuis le début des années 2000, et sans doute l’idée avait-elle germé auparavant, puis j’ai réalisé les premiers travaux en 2004. J’ai créé The Island car j’avais besoin d’un lieu pour entreposer mes idées. Je dessinais déjà beaucoup et participais à des expositions, mais j’ai eu besoin d’inclure, dans mon travail, mon intérêt pour les mathématiques et la philosophie. J’aime écrire et j’ai ressenti la nécessité de connecter l’ensemble, donc de créer un espace pour développer ces idées, dans lequel j’ai recréé un système. Cela pouvait sembler un peu naïf, mais j’ai également imaginé un Etat qui me permettrait de construire des analogies politiques. Quand vous êtes un jeune artiste, vous pensez parfois être le premier à avoir telle ou telle idée, avez-vous remarqué, ce qui est amusant, que dès l’instant où vous réalisez une pièce, se trouve toujours quelqu’un pour vous dire : « C’est bien, mais tu devrais regarder le travail d’un tel qui fait un peu pareil… » Alors, vous vous apercevez que toutes les problématiques ont déjà été traitées, c’est pourquoi je me suis dit : « Peu importe que la question de l’évolution revienne à Darwin. C’est peut être lui qui a commencé, mais cela ne doit pas m’arrêter… »


Vous parlez de politique, mais témoignez-vous d’une sorte d’engagement ? Certains critiques ont d’ailleurs fait le lien de votre travail avec celui de William Kentridge notamment… 

Je l’aime beaucoup, mais il est bien plus lié que je ne le suis à des problèmes politiques contemporains très précis, notamment liés à l’Afrique du Sud. Même si c’est un artiste fantastique, mes interrogations s’avèrent plus générales et je traite de sujets plus globaux sur la colonisation ou des problèmes gouvernementaux. La fiction de The Island va au-delà de cycles économiques précis et dans ma réflexion, un point en mène à un autre. Je peux parler de l’industrialisation par exemple, mais je ne suis pas tellement ancré dans l’actualité car je crée davantage un cadre ou une toile de fond. Certains critiques ont également fait le parallèle entre mon île et la situation politique de l’Ecosse, ce à quoi je n’avais jamais songé concrètement car mon ambition dans ce projet est de créer une structure au sein de laquelle je peux inclure tout autre chose. Je donne des cartes qui peuvent ensuite être lues de différentes manières. 


Vous créez en effet un monde très personnel et je me demandais s’il pouvait inclure le spectateur, dans ses différentes interprétations, ou s’il le mettait à distance d’une certaine manière ? 

Ce projet est épique, à l’instar de vouloir rédiger un roman en de nombreux volumes. Je suis toujours en lutte contre la structure totale car il ne s’agit pas juste d’un ensemble de dessins que je remplis ou dans lequel je glisse en ajoutant des détails. La structure est comme un Etat pour moi et peut-être que finalement, l’ensemble de ce monde que j’imagine se terminera par une toute petite nouvelle… Je le ne sais pas moi-même, malgré l’intensité des recherches que je mène.


Votre réflexion est bien identique à celle d’un écrivain… 

Totalement, d’ailleurs je me sens très proche de ce processus de création. J’aime les auteurs qui intègrent leur quotidien dans leurs projets, ce qui peut être assez réaliste avec de nombreux détails, car parfois, quelque chose de magnifique surgit alors ! Mon processus est similaire, même si je ne peux pas tout décrire en détail et j’ai besoin de laisser des formes inachevées pour ensuite me focaliser sur certains éléments. Je réalise de plus en plus que si tout est rendu avec trop de précisions, on ne voit plus rien. Or le personnage du chasseur, qui est mon protagoniste principal, représente celui par lequel on rentre progressivement dans The Island. Il est à la fois l’auteur et le regardeur, celui qui découvre et identifie ce monde, dans une position à mi-chemin, à la fois passive et active.


Vous parliez d’une touche qui peut s’avérer légère par moment, mais n’est-ce pas un moyen de conférer aussi de l’énergie à la feuille ? 

Cela voudrait dire que l’inachèvement est plus léger que l’achèvement, qui serait associé à davantage de substance… Mais je pense en effet que de ne pas finir confère davantage d’énergie et ne pas achever en totalité est voulu car cela me permet de laisser les choses m’échapper d’une certaine manière. Puis cela renvoie à la question de savoir à quel moment l’œuvre est terminée et j’aime cette part de liberté. J’ai essayé dernièrement d’apporter encore plus de vitalité et j’alterne des phases inachevées aux détails très travaillés. Mais c’est également dû au fait que je prenne beaucoup de photographies de mes dessins, que je scrute attentivement, avant de reprendre les dessins. C’est comme faire une étude inversée, qui m’apporte de la fraîcheur. En général, je commence par un détail, puis poursuis vers des éléments plus grands avant de revenir aux choses plus précises.


Cela signifie-t-il qu’une partie de votre travail est également très intuitive ou réfléchissez-vous en globalité à ce monde que vous créez avant de vous saisir de vos crayons ?   

C’est un peu les deux, car je peux démarrer par un micro-détail, dont le dessin va découdre ensuite, même s’il demeure toujours une partie orchestrée et délibérée en même temps. Comme je travaille seul, la plupart de ce que je représente provient de mon imagination et non d’après modèle vivant ou nature. Les gens dans mes dessins sont tous inventés, ce qui m’entraîne à imaginer aussi des relations et des passions entre eux, tel l’amour ou la haine, donc des formes qui arrivent d’elles-mêmes. Si l’on veut poursuivre le parallèle avec l’écriture, c’est comme saisir un carnet et prendre des notes.


Votre dessin est-il narratif à vos yeux ? 

Il n’est certainement pas linéaire, même s’il se rapporte à cette histoire globale de l’île. Un chemin se dessine pour parcourir l’île, qui requiert également une fin, que l’on ne reconnaît pas forcément quand l’on est à l’intérieur… L’île regroupe des objets et des espaces, mais ce qui semble être la fin peut entraîner vers un autre endroit, permettant de comprendre la structure générale. Pour moi, la touche narrative est assez légère, même si j’écris beaucoup ce qui peut définir l’île. Je le fais intérieurement ou le couche sur le papier, car j’ai besoin de capturer mes idées et l’écriture peut parfois m’apparaître comme la forme la plus directe d’expression.


Vous avez également créé dans cette île votre propre avatar…

Je suppose que c’est celui du chasseur… Je voulais au départ que ce personnage soit sans genre, donc à la fois homme et femme, mais cela n’était pas possible. Donc à la place, j’ai également conçu son opposé sur l’île, Miss Miss, qui constitue cette attraction impossible avec le chasseur et représente tout ce qu’il n’est pas. 


Pensez-vous que ce projet va continuer durant toute votre carrière ? 

En effet, il me semble que je réaliserais jusqu’à la fin ce projet de l’île et qu’il n’y a pas d’autres parallèles à mon travail. Depuis que je m’y suis focalisé, quand je dessine une chaise, c’est une chaise de l’île. Tout appartient à une certaine catégorisation de l’île et de ses croyances. J’ai même imaginé une exposition avec des œuvres d’art qui existent réellement, afin de jouer encore davantage sur l’idée qu’elle n’est pas totalement imaginaire, mais juste un autre espace. Cela me permet d’accentuer la dualité entre la réalité et la fiction. Tout en continuant, comme au départ, à vouloir créer un Etat dévoué à toutes ces réflexions connectées entre elles et à revenir régulièrement à l’archéologie de ce système.


Ce qui est intéressant est que l’on parle beaucoup de nouvelles réalités ou de réalités virtuelles, notamment avec les outils informatiques d’aujourd’hui… 

En effet, alors que je propose quelque chose de totalement différent. Je suppose que lorsque j’ai créé The Island, l’idée majeure était de me référer à une certaine atemporalité et d’être éloigné de la technologie qui sous-entend l’obsolescence. J’ai donc imaginé des structures permettant à chacun de concevoir la sienne propre. Je ne cherche pas à convaincre, mais à développer une possibilité de ressentir les choses, par différentes strates. Tandis que la réalité virtuelle est plutôt de l’ordre de la perception physique, je fais davantage appel à la réception intellectuelle. Là, encore, je reviens au fait que je crois en la simplicité du dessin, qui, lorsqu’il est bien réalisé permet au public de s’y impliquer totalement. Je suis pour ma part un grand admirateur des dessins animés, mais aussi des caricatures ou des croquis, comme on le voit dans The New Yorker, avec des lignes ténues et allant à l’essentiel.


Peut-on parler de votre emploi de la couleur qui se révèle également assez restreint…

Oui, mais là encore, cela n’était pas délibéré, même si, au départ, je ne travaillais pas du tout la couleur, alors que je l’ai incorporée aujourd’hui. Je l’emploie de manière à attirer l’attention à tel endroit de la feuille ou à apporter de la substance. Ensuite, j’admets qu’une couleur en entraîne vers une autre donc je progresse lentement dans ma palette, mais cela apporte à la conception de l’île plus d’immédiateté et de texture. J’ai commencé à penser les choses davantage en couleur, même si l’on ne peut pas tout colorier, mais cela peut être également utile pour créer des zones plates et apporter du contraste entre les différentes parties de l’œuvre.


Cela deviendrait-il d’ailleurs plus de la peinture si vous étiez trop concentré sur la couleur ? 

Oui, même si je me situe davantage au-delà de la question des mediums dans mon approche. Je sais que ce que je réalise est appelé du dessin, mais pour moi ce type d’œuvre ne doit pas référer qu’à ce qui est devant vous, mais renvoyer à un autre endroit, un plan architectural différent ou tout ce qui est en dehors du moment ou du temps présent. Dans mon cas, c’est donc un espace fictionnel qui amène bien au-delà de son propre objet. 


Vous-mêmes venez d’une île en Ecosse. Pensez-vous que cela ait eu une influence sur la création de votre île imaginaire ?

Totalement et quand j’évoque cet échange entre l’imagination et le monde lui-même, je me réfère à des exemples très précis. J’ai notamment dessiné, il y a déjà quatre ans, une jetée qui est directement inspirée d’un point d’arrivage des migrants et j’ai bien d’autres espaces physiques dans mes dessins, insufflés de mon île natale d’Oban. Parfois, la fiction semble même découdre de la réalité, car nous avons pu construire une vraie jetée dans mon île, qui peut-être à son tour sera transformée par la fiction… J’ai l’intention de développer les liens encore plus ténus entre chacune car je suis fasciné par ces deux îles.


Marie Maertens -  Janvier 2017